Partir
Le brouillard matinal enveloppait les hauteurs de Port en Bessin où s’étend le golf d’Omaha Beach. Les parcours à peine dévoilés, verts encore malgré l’été qui se terminait, bordaient les deux côtés d’une route de campagne que j’empruntais pour la première fois. Nous étions arrivés la veille en Normandie. Incipit sobre, efficace, qui occulte pourtant quelques informations essentielles. Parmi celles-ci, le récit du court voyage en voiture, depuis la Bretagne, seul avec mon fils, qui inquiétait sa mère et mon père sans qu’ils n’osent me le dire. Rien d’extraordinaire pourtant, à ceci près, que j’avais obtenu mon permis de conduire tardivement, c’est-à-dire assez récemment. Je découvrais, l’ivresse de la vitesse, qui m’était interdite sur les quatre voies bretonnes, les camions à doubler, l’aire d’autoroute où le café fraîchement moulu peinait à me sortir de la rêverie éveillée où me plongeaient la route et la concentration.
À Bayeux, nous avions déjeuné dans une auberge qui borde les rives de l’Aure. Un couple d’influenceurs hésitait devant le menu qui s’affichait sur le trottoir. Mon fils m’apprenait qu’ils cumulent, à eux deux, cinq millions de followers sur les réseaux sociaux. Ces gens-là existent donc vraiment ! On peut les croiser, ailleurs qu’à Dubaï ou sur le sable blanc d’une île Maldive, exhibant leur torse hâlé, au volant d’une voiture de sport, devant le Normandy à Deauville. Cinq millions de followers, la population de l’Irlande. Le chiffre donne le tournis.
Le contraste était saisissant avec la Reine Mathilde où j’avais réservé un mobilhome pour quelques jours. Le modèle choisi ne comportait ni salle de bain ni WC, nous contraignant à utiliser les douches et les toilettes collectives adjacentes. Étourderie ? Hasard ? Un peu des deux, mais surtout l’inertie de l’habitude. Dans mon monde, il est impossible d’imaginer qu’on puisse louer un hébergement ainsi sommaire qu’il oblige à parcourir les allées boueuses d’un camping au milieu de la nuit. Nouvelles marques, nouvelles habitudes. J’observais en silence le spectacle anonyme des campeurs avec lesquels j’interagissais d’un hochement léger de tête lorsqu’ils passaient à pied ou en voiture devant le chalet qui nous abritait pour quatre nuits. Peut-être imaginaient-ils que j’étais des leurs, malgré l’énorme sac de golf qui occupait le coffre de la Toyota ? Quelles différences pourtant avec les ports de plaisance qui ont jalonné mon enfance ? Se lever au milieu de la nuit sous la pluie, se tenir aux haubans face à la lune, observer à demi endormi l’eau verte de planctons phosphorescents là où se noie le jet. Combien d’escales, combien de rades où, à couple, la promiscuité ne nous dérangeait pas ! Elle était habituelle, naturelle presque, parfois souhaitée. Elle appelait des rencontres inédites, sur les quais de Kinsale, des traversées d’Amsterdam où la ville se dévoilait, à la faveur de la nuit, de canaux en Amstel.
Le soir nous descendions vers le port, longeant la darse où s’amarraient les bateaux de pêche. Après la criée, des cafés encore ouverts, jetaient leur terrasse vers le bassin où s’agglutinaient les derniers touristes. Il semblait chaque jour plus facile de trouver à se garer. Une saison s’achevait. Que restera-t-il de ces journées normandes quand le gris, qui colore désormais mes joues, aura fini de m’emporter vers cet autre voyage qu’est la vieillesse ? Je résiste encore mais les nuits sans sommeil rappellent les douleurs sourdes qui m’accompagnent depuis plusieurs années maintenant.
J’avais retrouvé cette ambiance de fin de vacances un dimanche à Penvins.
L’ombre de Michel Houellebecq glissait sur la mer noircie. En vagues sombres, elle grignotait le rivage, recouvrait la plage que borde une dune de ciment et de pierres. À quelques pas, la chapelle Notre Dame de la Côte semblait regarder l’horizon et le soleil disparu. À la limite des flots, une glaise d’algues noirâtres et de sable formait un remblai dont l’odeur âcre et iodée rappellait celle des huîtres fraîchement ouvertes. Je frissonnais. Bientôt disparaîtraient les pointes et les hanses, emportées par l’hiver qui venait et la nuit sans lune.
Houellebecq se moque bien que j’ai froid ou que mes idées me portent irrémédiablement vers les jours médiocres. Il se contente de sourire, se marre doucement sans un mot, fier du piège qu’il a posé, attendant de voir comment je vais m’en sortir.
Car il ne suffit pas d’être un passeur, ce serait trop facile. Trop facile de jeter à la va-vite des mots sur la page en comptant sur ses facilités naturelles. Trop facile de se satisfaire d’une approche dilettante. Trop facile de faire mine de ne pas voir.
Je hais les dimanches. C’est une vraie saloperie. Surtout depuis un an. Surtout en Bretagne quand la terre tremble et que le gris du ciel n’apporte que tristesse et humidité. Ce matin-là, j’avais dû me résoudre à enfiler un pull en laine sous mon sweat-shirt. Il y avait la queue à la boulangerie. La faute aux boulangers. À ceux qui ferment le dimanche. À ceux qui sont partis en retraite ou ailleurs. 20 minutes d’attente pour une baguette à 10 francs. On se croirait en URSS il y a 50 ans. Une météo à rester chez soi, auprès d’un feu de bois à boire du café chaud. J’en avais profité pour mettre mes CD en cartons en prévision d’un futur déménagement . Dans la voiture j’écoute des MP3. C’est un truc qui fonctionne plutôt bien. Mais ça pousse au zapping. Ne plus fixer son attention sur rien, c’est dans l’air du temps. En conséquence, je ne sais pas si ça a encore du sens de laisser mes enceintes prendre la poussière. Peut-être que les dimanches sont moins tristes là-bas ?
Une autre autre ombre planait sur les pontons de la base à Lorient. Une ombre ancienne et familière, celle de Bernard Moitessier.
Étrange hasard, j’étais allé me recueillir sur sa tombe quelques jours auparavant au cimetière du Bono. On imagine un cimetière marin qui donnerait sur la rivière d’Auray, une pierre posée face au flux et au soleil couchant. Tout au contraire, les tombes s’alignent au milieu des champs, le long d’un mur en pierres qui longe la route qui vient de Baden. Il faut pousser le portillon pour entrer. Moitessier y repose, caché au pied d’un petit palmier, à l’angle que forme le cimetière avec une parcelle nouvelle qui accueille des sépultures plus récentes.
J’étais allé en face de Kernevel assister à une conférence donnée dans le cadre du festival Les Aventuriers de la mer, dont l’intitulé évoquait à la fois de nombreux souvenirs et des rêves très actuels : « Ralentir (ou le refus de parvenir) ». J’en attendais beaucoup, trop peut-être. J’espérais qu’elle fasse davantage écho à mes propres projets. Et puis je suis tombé sur un extrait de la Grande Librairie que François Sureau clôturait par ces mots : « Partir, c’est enfin admettre que nous n’étions pas tout à fait là où nous étions avant de nous en aller. » Partir… j’y pense de plus en plus. Alors ces mots griffonnés en novembre 2021, extraits de mon livre PRÉLUDE, sonneront comme une prophétie.
« Pendant ce temps je continuerai à arpenter les ruelles vides de la vieille ville. Un jour je marcherai rue Saint Guénaël en quête du vieux châtaignier place brulée avant de m’enfuir par la porte prison. Loin, très loin de Vannes où je ne reviendrai plus. »