Le voyage a repris

Le voyage a repris, la fuite n’est pas loin. Nouvelle cavale vers le sud, vers cette terre lointaine cachée entre fleuve et marais. Du vol en avion entre Nantes et Séville, je n’ai rien vu. Les dépressions atlantiques avaient laissé un ciel de traîne qui recouvrait tout ou partie de la France et de l’Espagne. À peine, ai-je entrevu, au moment de l’atterrissage, la tour parking qui balise de loin la capitale andalouse. Je la traversais en bus pour la première fois, en compagnie de touristes français à qui je vantais les trésors du Palais de Las Dueñas.

De la cafétéria de la gare routière, on apercevait le pont qui enjambe le canal, les tags sur les murs qui bordent le parking. À l’ouest, des nuages sombres masquaient le soleil. Encore quelques heures avant le retour tant attendu à l’Île Cannelle. Déjà je devinais le bruit des vagues qui viennent battre le rivage, le souffle du vent dans les palmiers le long de l’avenue de la plage, songeant que, malgré mon espagnol naissant, l’employée qui m’avait vendu un sandwich m’avait demandé en anglais si je souhaitais qu’elle me le réchauffe.

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Un automne du côté des Syrtes

C’est une rue en pente. Elle descend vers l’avenue qui serpente depuis l’ancien bourg d’Escoublac jusqu’au pont de chemin de fer, construit à côté de mon ancien lycée, et porte le nom d’un illustre résident de la station balnéaire, Louis Gervot, mort brutalement dans un accident de voiture au tout début des années 1980. Chaque fois que le hasard m’y amène, je repense au conseil que me fit son fils le plus jeune alors que nous étions élèves à Grand Air, comme on disait à l’époque, et comme on continue probablement de le dire aujourd’hui, pour désigner l’établissement marin coincé entre les bois et la plage : « lis le Rivage des Syrtes, c’est le roman le plus extraordinaire qui soit ». Grâce à lui, je découvrais Julien Gracq et un pan inconnu de la littérature. En effet, bien que j’ai eu la chance de suivre les cours de Patrick Dandrey – spécialiste de l’œuvre de La Fontaine, de Molière et de la littérature française du XVIIe siècle -, juste avant qu’il ne s’envole en chaire à l’université, l’enseignement du français en première se réduisait au Lagarde et Michard.

Le roman occupait, depuis que j’avais terminé l’écriture du manuscrit de Variations, tantôt le bord de ma table de nuit, tantôt mes draps froissés quand je m’endormais le soir en lisant. Je me réveillais au milieu de la nuit, il était là, près de mon visage, dans le halo de la lampe blonde qui n’avait pas évité au sommeil fulgurant de me prendre, comme le joueur de flûte emporta avec lui les enfants de Hamelin. Je ne l’ai pas souvent relu, préférant l’offrir que le relire. Cela m’obligea, à chaque fois, à me mettre en quête d’un exemplaire qui fût plus facile à lire que celui paru à la Pléiade au côté du Château d’Argol et de quelques autres qui façonnèrent mes lectures adolescentes.



Parce que par snobisme je préfère l’époque où les Éditions José Corti vendaient des livres non massicotés, j’étais en quête d’un exemplaire ancien du Rivage des Syrtes. Le papier ressemblait à un tissus de coton fin qu’on aurait amidonné. C’est par hasard que je suis tombé sur l’ouvrage qui était posé près de mon lit, que j’ai déniché un soir à Quimper. J’étais allé assister à une conférence de mon ami Stéphane Barsacq autour du livre qu’il a écrit sur Philippe Sollers et Dominique Rolin qui venait d’être publié aux éditions Le Clos Jouve. Une assemblée hétérogène occupait le rez-de-chaussée de la petite librairie L’Ivresse de Lire, à quelques pas des anciennes halles. Le propriétaire des lieux, Max Foucault, me fit découvrir les trésors qu’ils cachent au sous sol, dans l’espoir vain d’en vendre quelques-uns, mais surtout de conserver près de lui ces livres comme autant de remparts dressés face à la bêtise.

Ce soir là, je fis la connaissance de Bruno Fourn qui par extraordinaire habite l’ancienne maison qu’occupa Max Jacob dans la cité finistérienne. Par quel miraculeux cheminement de la pensée avons-nous évoqué mon ancienne voisine, le docteur Marie-Antoinette Ferron dont le père Augustin Tuset fut un ami de Jean Moulin et de Jacob ? Un signe !

J’ai souvent traversé la Loire pour me rendre à Saint-Florent-le-Vieil. Gracq était encore vivant. Peut-être espérais-je secrètement le croiser au détour d’une des ruelles qui débouchaient sur le fleuve ? Et quoi ! Ça n’aurait rien changé.

C’est au cœur de la Bretagne armoricaine que les Syrtes à nouveau, par un hasard auquel je ne veux pas croire, se révélèrent. Gracq connaissait Quimper. Il y était venu de 1937 à 1939 enseignant au lycée La Tour d’Auvergne. Puis rapidement au début de la guerre avant que son régiment ne soit cantonné à Dunkerque puis en Flandre. Puis à nouveau à Dunkerque où en mai 1940 il est finalement fait prisonnier après un bref affrontement de son régiment avec l’armée allemande qui le fera, prisonnier, en Silésie. Déjà Gracq perçait sous Louis Poirier. Rien d’incroyable donc à ce que sa voix continue d’y être portée, y compris par l’intermédiaire de son livre le plus célèbre, pour lequel il refusa le Goncourt en 1951. Comme le disait justement Paul Éluard, « il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » Peu importe d’ailleurs que Éluard l’ait ou non dit, une nuit d’automne, j’avais rendez-vous à la fois avec Gracq, et son personnage Aldo issu d’une des plus vieilles famille de la seigneurie d’un pays fictif, Orsenna.

De retour à Vannes, j’avais rangé le livre à côté d’autres ouvrages, prenant soin de ne pas trop exposer sa couverture au soleil. Ce n’est qu’après avoir terminé, enfin, l’écriture de mon roman, quelques mois plus tard, que je me suis décidé à le relire pour meubler de mots choisis les semaines qui me séparent de la relecture de mon manuscrit Je l’ai emporté chez mon père, chez qui je passais un week-end, et je l’ai oublié. Il doit traîner encore sur l’accoudoir du canapé qui meuble le salon de musique et invite à s’y asseoir pour écouter telle symphonie de Bruckner, la voix rauque de Johnny Cash dans une reprise de We’ll Meet Again, l’Aria des Variations Goldberg.

La prose de Gracq est de celles dont on aimerait hériter, dont on mesure l’étrange portée c’est-à-dire l’immuabilité. Quelle serait la probabilité qu’un primo auteur qui écrivît comme Gracq, fut édité en 2025 ? L’époque est aux phrases courtes et accessibles.

Avant d’oublier le livre chez mon père, j’en ai lu une trentaine de pages. Le voyage d’Aldo jusqu’à la mer des Syrtes, ses premiers jours à L’Amirauté, la rencontre du capitaine Marino. Et puis quelques autres éparses, à l’intuition.



J’ai finalement ressorti ce matin le volume de la Pléiade posé tout en bas de la bibliothèque. Il est encore neuf, ou presque, à part la protection en carton jaunie. À ses côtés le tome II, quelques livres édités chez José Corti – il en manque – et puis une biographie écrite par Jean-Louis Leutrat. Dans l’introduction de Gracq à la Pléiade, Bernhild Boie rappelle que Gracq semble peu concerné par les interrogations sur l’écriture auxquelles se sont heurtés la plupart des écrivains de son temps. Hasard ou synchronicité, je lis à l’instant une réaction de Judith Wiart sur un réseau social : Certaines gens se posent trop de questions sur l’écriture, ils feraient mieux d’écrire. Mais écrire pour s’interroger sur l’écriture, c’est écrire, déjà.

Écrire c’est prendre le risque de ne pas être compris, c’est porter une parole solitaire, indépendante, qui n’a comme arme qu’elle-même. L’écrivain Jean-Luc Le Pogam me l’a fait remarquer dans une émission de radio à laquelle j’ai eu la chance de participer, invité avec d’autres auteurs : une fois le livre écrit, il devient libre. Cette liberté à un prix, celle de l’incompréhension et du verbe dénaturé. Les réseaux sociaux participent à cette corruption, caisses de résonance douloureuses dont on ne mesure pas toujours les conséquences. Mais a-t-on le choix ?

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles

Travesties par des gueux pour exciter des sots

Kipling, en 1895.



Je ne suis pas certain d’être tout à fait capable d’affronter mes lecteurs. Pas tous. Une question d’hypersensibilité paraît-il.

Derniers jours d’été. On regarde inquiet le gris du ciel de l’autre côté de la fenêtre, la grue qui se dresse au-dessus des toits. Vague mélancolie. Depuis deux semaines, j’ai posé le stylo. Et maintenant ? « Un grand roman sur fond d’Andalousie, ce serait fort ! » Le déclic ne vient pas. Trop tôt. Pas la bonne saison non plus, pas le bon endroit. J’ai cru que la place d’un écrivain pouvait être au fond de la salle encore déserte des cafés. Longtemps je m’installai sur le port, à Vannes, où j’écrivais quelques heures entre petit déjeuner et café. Désir d’écrire, comportements mimétiques. Mais au fond, n’y-a-t-il pas de meilleurs déclencheurs que la solitude triste d’une vieille maison ou d’un appartement solitaire ?

Notre-Dame-de-la-Côte

La Chapelle Notre-Dame-de-la-Côte accueillait à nouveau des touristes de passage, des curieux qui s’y rendent tantôt à pied, tantôt à vélo. À mesure que la marée montait, la mer recouvrait les étendues rocheuses, attirant par magnétisme un bataillon de surfers casqués. Je restais un long moment à les observer. La plupart peinaient à décoller, probablement par manque de fond.

J’allais regagner la voiture quand un homme est arrivé portant sous le bras sa planche, un sac sur le dos, mince, la barbe et les cheveux courts et grisonnants. Son aile gonflée, il s’est dirigé vers le milieu de la baie, là où on trouve rapidement suffisamment d’eau pour que les turbulences ne gênent pas le fonctionnement du foil. Alors que les autres wingfoilers continuaient de barboter, il s’est élancé vers l’ouest au-dessus des vagues, ombre incertaine dans le soleil déclinant, avant de s’évanouir derrière les roches encore visibles en direction de Hœdic où tanguaient les voiliers encore au mouillage à l’abri de Port La Croix.

À l’entrée du camping, caché derrière la dune, le camion d’un vendeur de churros ambulant rappelait que dans quelques jours ce serait l’été. Déjà des tentes et des caravanes occupaient les meilleurs espaces, rappelant un séjour en Normandie entre Port en Bessin et les plages de Omaha Beach. Immobile, de l’autre côté de la rue, j’hésitai longuement à commander une gaufre au sucre. Je n’avais pas envie de « casser » le billet de cinquante euros que j’avais en poche ni de traverser pour demander s’il était possible de payer sans contact avec mon téléphone. Quel âge ai-je donc ? Suis-je toujours cet enfant qui envoyait son petit frère commander des pan-bagnats sur le port des Sables d’Olonne ?

Je n’étais pas revenu sur la Presqu’île depuis une après-midi ancienne de novembre où j’avais cru deviner l’ombre de Michel Houellebecq entre les flots, qui me fit penser à la femelle requin avec laquelle s’accoupla Maldoror, alors que je regardais, interdit, l’onde que déformaient les rafales.

En mai déjà, une extrême mélancolie m’avait secoué. J’étais retourné voir la dame de l’impasse juste avant de m’embarquer pour le Portugal. La publication de mon livre PRÉLUDE, la difficulté à faire le connaître, à le faire exister, malgré l’immense effort engagé, l’approche de la fin du mois d’avril et de rendez-vous inquiétants avaient ébranlé mes certitudes et mes capacités à rester debout. Je fléchissais, lentement.

Un été a passé, avec ses tristes anniversaires. Mon retour pour trois semaines en Andalousie offrait de jolies perspectives pour redonner vie à l’écriture. Les mots de Stéphane Barsacq, à l’occasion du Solstice d’été, résonnaient involontairement comme une invitation à poursuivre le roman que j’avais négligé depuis plusieurs semaines, depuis plusieurs mois. Stéphane évoquait la musique de Bach, interprétée par Glenn Gould qui selon lui apportait davantage à la force créatrice de l’écrivain que la lecture d’un livre de Roland Barthes. Il faisait notamment référence à « la musique des sphères  » que j’évoque rapidement dans un passage de mon manuscrit où le narrateur, au cours d’un dîner avec Alfred Brendel, développe l’idée que la musique serait une écriture du Monde. Quelques jours auparavant, j’apprenais le décès du pianiste autrichien. Autant de signes qu’il fallait poursuivre.

Pourtant les mots se refusaient. Une force invisible semblait reporter l’échéance. Les heures andalouses n’étaient pas si propices à écrire, du moins pas suffisamment pour avoir terminé à mon retour en Bretagne. J’étais en vacances, malgré moi.

C’est finalement au calme d’une vieille longère que la musique de Bach m’a enfin montré le chemin à suivre. L’histoire se développait, naturellement portée par une logique imprévue qui la renforçait et m’aidait à trouver les pièces qui manquaient, semblables aux briques d’un Lego qui, miraculeusement, trouvaient leur place, s’imbriquaient, donnaient corps au récit. Les mots s’affirmaient. Un chapitre, un second, un autre encore. Chaque soir, je relisais, incrédule, ce qui avait été écrit le jour même, accompagné par une voix qui derrière moi murmurait qu’il fallait continuer ; une main qui n’était ni celle de Gould ni celle de Barthes, s’était posée sur la mienne pour m’aider à terminer. J’ai pensé alors à la parabole du nénuphar, à cet ami qui me l’avait racontée et que j’ai perdu de vue. Il est pianiste : il n’y a pas de hasard.

Le quatre septembre, je mettais un point final au récit. Un quatre septembre disparaissait Georges Simenon : il n’y a pas de hasard.

Je connais maintenant le sentiment particulier qui s’empare de l’écrivain quand il écrit le mot FIN. Ce qui semble une délivrance n’est en réalité qu’un plongeon dans le doute et l’angoisse de devoir quitter les personnages avec lesquels il partage ses jours et ses nuits comme autant d’amis, de maîtresses, d’inconnus qu’il croyait manœuvrer et qui soudain prennent vie en dehors de la narration et qu’il ne peut se résoudre à abandonner. Il faut pourtant se détacher des mots, les oublier, pour espérer un regard neuf quand il faudra les retrouver lors de l’ultime relecture.

L’attachement à son manuscrit est addiction dont on croit, à tort, être capable de se passer facilement. On le lit, on le relit, on le lit encore, y apportant d’ultimes corrections. On se dit que cette fois-ci c’est la bonne. La tentation est grande pourtant de s’y replonger, de faire face à chaque relecture à l’impossibilité de le jauger, pire, de juger si c’est un chef d’œuvre ou le pire des ouvrages.

Septembre c’est la rentrée littéraire. Les premiers romans, genre à part entière désormais, occupent un espace important sur les présentoirs de la FNAC où je suis allé dans le but de reconnaître les éditeurs susceptibles de publier mon roman : ils sont nombreux finalement. J’en ai feuilleté plusieurs, les jugeant, malgré moi, à l’aune de ce que j’avais écrit et que je venais de terminer. Comment faire autrement ?

Bientôt l’automne, la boucle se referme. En Bretagne le ciel sombre occupe à nouveau l’horizon des fenêtres, les esprits aussi. Alors que le sort réservé à mon narrateur semble scellé, d’autres fables patientent encore dans l’ombre noire. Elles espèrent que les peurs et les appréhensions de l’auteur ne l’empêcheront pas de les faire naître à sa manière, qui n’est jamais la bonne. Il faut persévérer, écrire encore. Atteindre enfin la haute mer où le fond suffisant permettra de prendre l’envol vers le large, libre d’imaginer d’autres intrigues, d’autres personnages, d’autres musiques qu’on entend pourtant, déjà, quand l’oreille attentive dans la nuit silencieuse perçoit le murmure des astres lointains.